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Longue fut la nuit mais plus éclatant est le soleil. L’histoire de ce disque pourrait être résumée à cette maxime. On avait en effet quitté Big Boi et son acolyte d’Outkast, Andre 3000, sur un Idlewild moins bon que leur monumental double album Speakerboxxx/The Love Below. Dans un contexte morose et une industrie faisant de plus en plus l’apologie de la facilité, on était en droit de se demander si les membres d’un des groupes les plus imaginatifs de l’histoire du hip-hop trouveraient leur place dans le nouvel ordre discographique. L’annonce de la sortie du premier album solo de Big Boi apparait donc comme un véritable défi. L’originalité du bonhomme continuera t-elle à faire recette ou alors sera t-il boudé par un public à l’esprit plus formaté que jamais? La réponse tardera à arriver d’autant plus que son label Jive succombe lui aussi à la logique consumériste de ces dernières années en faisant part de ces réticences. Résultat l’album est indéfiniment repoussé jusqu’à ce que l’inévitable se produise. Lassé d’attendre Big Boi s’en va toquer à la porte de l’homme qui lui fit confiance quinze ans auparavant: Antonio « L.A. » Reid. L’ex-dirigeant de LaFace Records est depuis devenu le grand patron d’Island Def Jam et n’hésite pas à tendre de nouveau la main à son poulain via un nouveau contrat. Seul problème les deux collaborateurs fétiches d’ Antwan, Andre 3000 et Sleepy Brown sont retenus par leurs obligations avec Jive. Conséquence quelques titres dont le séduisant Lookin’ For Ya sont écartés de la tracklist finale. Heureusement que notre homme a de la ressource et ne se laisse pas déstabiliser par ces écueils. Mieux, il réalise un retour fracassant avec un premier single détonant et hypnotique Shutterbug, réveillant au passage la carrière d’un Scott Storch jusqu’alors sur le déclin. Ce seul titre suffira à raviver l’intérêt de la base et à mettre ce disque en tête de liste des plus grosses attentes de l’année. Un ultime report viendra cependant semer une dernière fois le doute mais comme espérer l’album sort enfin.

Dès les premières secondes de l’intro on comprends que notre zig n’a pas chômé et reprend les choses là où il les avaient laissées. Pas de facilettes, de rimes fatiguées ou d’instrus eurodance sur cet essai. Big Boi préfère reprendre les ingrédients qui ont fait son succès et la légende de son groupe. Son flow effréné est toujours de la partie tout comme son univers musical gorgé de p-funk que nous affectionnons tant. Piano, talk-box à l’ancienne et guitare funky se chargent de meubler les instrumentaux sur lesquels Mr Patton s’illustre avec brio. Le début du disque est d’ailleurs placé sous le signe de la continuation. Daddy Fat Sax est l’occasion de retrouver un compagnon de longue date: Mr DJ qui usine ce son familier à tous ceux qui ont suivi de près le parcours discographique d’Outkast. On s’attend presque à voir débarquer Andre 3000 à n’importe quel moment mais au final son absence n’est pas si préjudiciable que ça. Autres vieux fidèles rappelés les producteurs fétiches d’Outkast, le team Organized Noize ainsi le crooner Sleepy Brown qui se charge de laisser ses traces sur le léger Turns Me On produit pas les premiers. La bande à Rico Wade n’en reste d’ailleurs pas là et livre trois titres supplémentaires en combinaison avec l’interprète principal qui enfile de ce fait la casquette de co-producteur.Si The Train, Pt. 2 (Sir Lucious Left Foot Saves the Day) et Back Up Plan concluent l’album en beauté, c’est surtout le très réussi For Yo Sorrows (sur lequel on retrouve le pape de la funk George Clinton ainsi que Too $hort et l’excellent new comer Sam Chris) qui marque les esprits et se hisse sans difficultés parmi les hauts faits du disque. Autre tuerie incandescente le destructeur General Patton et sa prod aux accents guerriers reprenant un sample d’opéra (rien que ça!) sur lequel Big Boi remet les pendules à l’heure et prouve par la même occasion qu’il reste l’un des meilleurs MCs du game.

Si on était tenté de croire que l’autre moitié d’Outkast serait absente de l’élaboration de cet album pour les raisons évoquées plus haut, il n’en est cependant rien. Andre 3000 passe derrière les machines le temps de livrer un surprenant et inclassable You Ain’t No DJ. Outre la construction quelque peu asymétrique du titre, c’est surtout Yelawolf (présenté par une certaine presse comme un Eminem sudiste en puissance) qui surprend agréablement avec deux couplets de très bonne facture apportant un réelle plus-value à l’ensemble. Le rendu tranche quelque peu avec la texture générale de l’album mais s’avère tout de même salutaire ne serait ce que pour la variété apportée. Autres très bonnes surprises l’efficace Follow Us qui affola les ondes, l’excellent Tangerine marquant ses retrouvailles avec Khujo des Goodie Mob et un T.I. plutôt convaincant ainsi que la boucherie Night Night sur lequel B.o.B signe le refrain. Autant de titres qui tiennent l’auditeur en haleine et ne laissent qu’une seule envie une fois le dernier titre terminé: celle de se repasser illico l’album.

Si l’ensemble s’avère de qualité, quelques temps faibles viennent tout de même marquer cet essai. Sans pour autant être mauvais certains titres souffrent difficilement de la comparaison avec les pépites qui sertissent ce bijou musical. Hustle Blood (produit par un Lil Jon retrouvé pour l’occasion) ne tient pas la route face à l’enchainement Shutterbug-General Patton-Tangerine-You Ain’t No DJ. Jamie Foxx aura beau faire de son mieux au refrain le son ne parviendra pas à se hisser au niveau de ses prédécesseurs de la tracklist. Même sentence pour Be Still. En dépit de la présence de son excellente protégée Janelle Monaé, ce morceau rappelant vaguement le Last Night de P. Diddy peine à convaincre sans pour autant être médiocre. On pourrait ajouter Turns Me On mais aussi la collaboration avec un Gucci Mane de gala sur Shine Blockas au quota de sons moins inspirés. Ils demeurent malgré tout largement supérieurs à 90% des sons mainstreams sortis cette année, c’est vous dire le niveau de ce disque sans déchet (une performance à saluer surtout dans cette période où l’emballage importe plus que la qualité du produit). Une seule chose à dire pour résumer cet album, chapeau bas! Indubitablement la meilleure sortie mainstream de l’année, cette pierre de mieux de l’édifice Outkast s’agence parfaitement dans l’une des discographies les mieux élaborées du game. Tout simplement incontournable, à moins d’être totalement allergique aux mélodies.

18/20

Tracklist

No. Title Writer(s) Producer(s) Length
1. « Feel Me (Intro) » Malay 1:28
2. « Daddy Fat Sax » Antwan Patton, David Sheats Mr. DJ 2:36
3. « Turns Me On » (feat. Sleepy Brown & Joi) Patton, Rico Wade, Raymon Murray, Joi Gilliam, Dave Robbins, Wallace Khatib Organized Noize 3:29
4. « Follow Us » (feat. Vonnegutt) Patton, Salaam Remi, Neil Garrard Salaam Remi 3:35
5. « Shutterbugg » (feat. Cutty) Patton, Scott Storch, Ricardo Lewis, Christopher Carmouche Scott Storch, Big Boi (co) 3:35
6. « General Patton » (feat. Big Rube) Patton, Joshua Adams, Ruben Bailey Jbeatzz, Big Boi 3:12
7. « Tangerine » (feat. T.I. & Khujo Goodie) Patton, Willie Knighton, Terrence Culbreath, Clifford Harris Terrence « Knightheet » Culbreath, Big Boi 4:14
8. « You Ain’t No DJ » (feat. Yelawolf) Patton, André Benjamin, Michael Atha André 3000 5:31
9. « Hustle Blood » (feat. Jamie Foxx) Patton, Jonathan Smith, Sean Garrett, Carmouche, Craig Love Lil Jon 4:00
10. « Be Still » (feat. Janelle Monáe) Patton, Ricky Walker, Jeron Ward, William White, Janelle Robinson, Nathaniel Irvin III Royal Flush 5:10
11. « Fo Yo Sorrows » (feat. George Clinton, Too Short & Sam Chris) Patton, Wade, Murray, Samuel Christian, George Clinton, Jr. Organized Noize, Big Boi (co) 3:42
12. « Night Night » (feat. B.o.B & Joi) Patton, Harvey Miller, Gilliam, Bobby Simmons, Clarence Montgomery DJ Speedy, Big Boi (co) 3:45
13. « Shine Blockas » (feat. Gucci Mane) Patton, Radric Davis DJ Cutmaster Swiff, Big Boi (co) 3:45
14. « The Train, Pt. 2 (Sir Lucious Left Foot Saves the Day) » (feat. Sam Chris) Patton, Wade, Murray, Christian, Melanie Smith, David Brown Organized Noize, Big Boi (co) 5:20
15. « Back Up Plan » Patton, Wade, Murray, Mike Patterson Organized Noize, Big Boi (co) 3:43

• (co) Co-producer

Sortie: 30 Aout 2005
Label: Roc-A-Fella/ Island Def Jam
Producteurs: Kanye West, Jon Brion, Devo Springsteen, Just Blaze, Warryn Campbell

Après un premier album salué par la critique et sanctionné d’une réussite commerciale et populaire, celui qui est désormais de venu le Louis Vuitton Don revient avec un tout nouvel seulement une année plus tard. Entretemps beaucoup de choses ont évolué. Il a remis sa casquette de brillant producteur et à récidivé en concoctant le premier disque de John Legend et l’excellent Be pour Common. il a également récolté moults récompenses pour son premier essai, est devenu une icône people et à beaucoup fait parler pour son arrogance et son égocentrisme plus qu’irritant. Il est génial et il le sait. Il le clame d’ailleurs dès qu’il en a l’occasion. Lui a tout compris à la musique,  lui sait comment faire des albums de qualité, lui est le nouveau roi des charts, transforme tout ce qu’il touche en or et met n’importe qui en tête des ventes avec une seule production. On en vient presqu’à souhaiter qu’il se fourvoie pour qu’un échec lui rabatte un peu le caquet. Ce ne sera pourtant pas pour tout de suite. Son retour est aussi monumental que son dernier projet solo. Non content d’aborder un thème inédit dans la vidéo (l’exploitation des enfants dans les mines de diamants en Afrique) avec cette voix si caractéristique devenue sa marque de fabrique, il pose sur un instrumental novateur imprégné de soul (comme d’habitude) et de variations speedées plus qu’accrocheuses. Diamonds From Sierra Leone fait de nouveau l’unanimité, écrasant la concurrence dans les charts et laissant de nouveau augurer d’un autre album de qualité. Avant qu’on ne puisse se remettre de cette grosse claque, il achève le boulot avec un autre uppercut musical répondant au nom de Gold Digger. Un beat ultra-entrainant rehaussé par la voix de Jamie Foxx qui se substitue à Ray Charles une fois de plus. Late Registration devient alors l’objet de toutes les attentes. Après tout Kanye n’a t’il pas déclaré précédemment que le hip-hop dépendait de lui?

Le Louis Vuitton Don sait parfaitement qu’il n’a pas droit à l’erreur. Il doit frapper plus fort, être encore plus costaud, ramener du lourd pour résumer. Première décision pour consacrer cette volonté, l’enrôlement de Jon Brion (producteur de Coldplay et Portishead pour ne citer qu’eux) comme arrangeur et producteur exécutif. Un choix qui va s’avérer plus que judicieux dans la mesure où il gommera les quelques imperfections constatées sur le précédent album. Le phrasé est mieux maitrisé, la voix plus posée et l’interprétation demeure toujours aussi gorgée d’émotion. Kanye passe de rappeur perfectible à bon rappeur. C’est déjà ça de gagné.  Deuxième nouveauté, Kanye joue la carte de la diversité en invitant des artistes de tous horizons. On retrouve ainsi des grands noms du rap (Jay-Z, Nas, Cam’ron) les MC’s « hot » du moment ( The Game, Paul Wall), des proches (Common, Consequence et John Legend même si la plupart de ses interventions ne sont pas créditées), un new comer dont beaucoup disent du bien (Lupe Fiasco) des chanteurs (Jamie Foxx, Brandy) et même un artiste pop-rock (Adam Levine des Maroon 5). Du beau monde. Côté production Ye produit la quasi-totalité du disque avec l’assistance de Jon Brion. Seul Just Blaze parvient à placer une de ses productions sur le projet.

L’album démarre plutôt fort avec le surprenant mais non moins ultra-mélodieux Heard ‘Em Say sur lequel Adam Levine signe un très bon refrain. Lupe fiasco ne manque pas non plus ses débuts sur le très bon Touch The Sky magistralement produit par un Just Blaze inspiré. Kanye évoque de nouveau son accident et de son parcours depuis celui-ci. Passons l’ultra-connu Gold Digger et attardons nous ce Drive Slow assez étrange. Pour une fois l’ambiance n’est pas soulful mais plutôt jazzy. Paul Wall s’en tire très bien sur cet instru qui n’est qu’un succédané du Shorty Wanna Be A Thug de 2Pac. Invité sudiste oblige, il se conclut même façon chopped & screwed mais s’avère moins saignant que les titres précédents. Kanye se permet de laisser le micro à Common le temps du très bref My Way Home sur un sample de Gil Scott-Heron. Retour aux rimes avec le nerveux Crack Music dont The Game signe le refrain et le correct Roses qui nous fait tout de même penser au célèbre poème The Rose Growth With Concrete de 2Pac. Changement de registre avec l’excellent Bring Me Down qui outre la prestation plus qu’honorable de Brandy présente l’avantage d’avoir été entièrement composé et joué avec de vrais instruments. Pas le moindre sample. Il revient cependant à ses bonnes vieilles méthodes dès le titre suivant Addiction, l’occasion pour lui de tourner en dérision les clichés du rap de façon plutôt brillante. Diamonds From Sierra Leone étant ultra-populaire, il se voit relégué au rang de bonus track et remplacer par un remix re-produit sur lequel Jigga se met en évidence noyant au passage Kanye en un seul couplet. Nas en fera de même sur We Major et ce ne sont pas les rallonges instrumentales de ce titre qui changeront cet état de fait. Ye se refait heureusement une santé en rendant hommage à sa mère sur le génial Hey Mama puis sur le captivant Celebration. Cam’ron adapte son flow pour rebooster ce Gone qui conclue l’album.  C’est du moins ce qu’on pense vu qu’outre Diamonds un autre inédit (le merveilleux Late) est disponible. Les possessuers de la version Européenne héritent d’un titre supplémentaire: l’excellent We Can Make It Better dans le pur style West avec ses voix pitchées et une fine équipe de rappeurs engagés (Talib Kweli, Common et Q-Tip)

Un pari réussi pour Kanye West au final qui réussi l’exploit de faire mieux que The College Dropout en livrant un album un poil meilleur. Mieux construit et plus diversifié que son prédécesseur, Late Registration est peut être le meilleur disque jamais fait par Kanye West à ce jour. Là où d’autres se seraient contenter de livrer une déclinaison du premier opus, lui choisi d’innover sans fondamentalement changer de recette cependant. Un autre diamant brut à mettre à son actif.

18,5/20

Tracklist

# Title Producer Length
1. « Wake Up Mr. West » Kanye West 0:41
2. « Heard ‘Em Say » (featuring Adam Levine of Maroon 5) Kanye West, Jon Brion* 3:23
3. « Touch the Sky » (featuring Lupe Fiasco) Just Blaze 3:57
4. « Gold Digger » (featuring Jamie Foxx) Kanye West, Jon Brion* 3:28
5. « Skit #1 » 0:33
6. « Drive Slow » (featuring Paul Wall & GLC) Kanye West 4:32
7. « My Way Home » (featuring Common) Kanye West 1:43
8. « Crack Music » (featuring The Game) Kanye West, Jon Brion* 4:31
9. « Roses » Kanye West, Jon Brion* 4:05
10. « Bring Me Down » (featuring Brandy) Kanye West, Jon Brion* 3:18
11. « Addiction » Kanye West, Jon Brion* 4:27
12. « Skit #2 » 0:31
13. « Diamonds from Sierra Leone (Remix) » (featuring Jay-Z) Kanye West, Jon Brion*, Devo Springsteen* 3:53
14. « We Major » (featuring Nas, Really Doe) Kanye West, Jon Brion*, Warryn Campbell* 7:28
15. « Skit #3 » 0:24
16. « Hey Mama«  Kanye West, Jon Brion* 5:05
17. « Celebration » Kanye West, Jon Brion* 3:18
18. « Skit #4 » 1:18
19. « Gone » (featuring Cam’ron, Consequence) Kanye West 6:02
20. « Diamonds from Sierra Leone » (bonus track) Kanye West, Jon Brion*, Devo Springsteen* 3:58
21. « Late » (hidden track) Kanye West 3:50

Sortie: 10 Février 2004
Label: Roc-A-Fella/ Island Def Jam
Producteurs: Kanye West, Evidence

Révélé à la production sur This Can’t Be Life de l’album de Jay-Z The Dynasty, Kanye West n’a depuis cessé de prendre du galon au point d’être promu producteur principal du classique The Blueprint. Avec ses boucles de soul 70s plus ou moins triturées,  il a ramené du sang neuf dans l’art du beatmaking qui commençait à tourner en rond. Dès lors il sera fréquemment sollicité par des artistes de divers horizons au point d’être débordé de travail et de sacrifier sa santé pour honorer les délais. Toutes choses qui finiront par l’épuiser et lui feront faire un accident de voiture dont il porte encore les séquelles. Une opération de la mâchoire plus tard et le revoici d’attaque pour délivrer une autre rafale de tubes, volant même la vedette aux Neptunes et Timbaland dans le top des beatmakers les plus « hot ». Ce que la plupart des gens ignore est que Kanye taquine aussi le micro et entend faire une carrière solo. Personne ne soupçonnera rien jusqu’à la sortie du remix du Get By de Talib Kweli (produit par lui) sur lequel il fera entendre sa voix aux côtés de celles de Busta Rhymes et Jay-Z. Loin d’être noyé par les autres figurants, il va s’inspirer de ce premier essai encourageant pour se mettre à travailler son premier album. C’est ainsi que sortira son premier single: Through The Wire, titre fort sur lequel il revient sur son accident avec émotion. En dépit d’un flow manquant de technicité, ses lyrics font mouche, tout comme le sample speedé de la voix de Chaka Kahn qui donnera tout son relief au morceau. Fort de ce succès, il parvient à convaincre ses patrons de Roc-A-Fella de lui accorder leur confiance. The College Dropout commence alors à prendre forme. Un deuxième single tout aussi percutant arrivera sur les ondes un peu plus tard, mettant dans la poche un public béat d’admiration. Slow Jamz squattera les ondes avec sa ritournelle plus soul que jamais, ses samples où l’on reconnait les voix de Ron Isley et R. Kelly entre autres et les interventions remarquables de Jamie Foxx et Twista. Kanye est enfin prêt à prendre d’assaut les bacs avec un album entièrement produit par ses soins.

Premier constat à l’écoute, les limites flowistiques de Kanye. S’il est vrai que les producteurs sont rarement brillants derrière le micro, son phrasé inspiré de celui de Jay-Z et sa voix limite nasillarde ne sont pas des plus captivants. Mais c’est aussi ce qui fait et fera sa particularité dans le rap game. Il n’est pas un technicien de la rime, il est incapable de nous sortir des phases assassines et des punchlines de choix. Il n’a pas un flow de dingue ou des lyrics multisyllabiques à vous couper le souffle. Pas vraiment le profil du client sortant des battles et forgé au Lyricist Lounge. Il est simplement lui sans grande prétention, conscient de ses faiblesses microphonique et ne cherchant en aucun cas à surenchérir. Si sa façon de poser tient parfois de la leçon bien récitée, elle a tout de même un charme inexplicable. S’il n’a pas la technique, il a pour lui la justesse de l’interprétation et sans atteindre des sommets il se distingue en abordant des thèmes relativement inédits (rencontre par internet, emploi chez Gap…) et des lyrics conscients. Il évoque ainsi l’esprit de famille (Family Business), l’éducation (Graduation Day, School Spirit) et parle même de religion sur le sublime Jesus Walks.

Mais le point faire de l’album est indubitablement sa qualité musicale. On n’avait plus eu un album aussi remarquablement produit depuis Chronic 2001. Un véritable bijou serti de pépites plus brillantes les unes que les autres qu’on ne se lasse pas d’admirer. Son procédé de voix soul se voix ici rehaussée d’instruments live et d’interprétations brillantes de sous-traitants de choix (au nombre desquels un John Legend alors totalement inconnu) est porté aux nues, enrobant l’album d’une couche rétro incroyablement emballante. On croirait presque être revenu dans les années 70 et c’est à peine si on ne s’attend pas à voir Marvin Gaye ou Curtis Mayfield débarqué sur les instrumentaux. Un sommet encore jamais atteint auparavant dans le rap. Une véritable réinvention de la soul. Les perles sont légions ( We Don’t Care, le merveilleux All Falls Down gorgée de soul pure sur lequel Syleena Johnson supplée Lauryn Hill avec brio, l’excellentissime Spaceship avec GLC & Consequence, l’entrainant Breathe In, Breathe Out avec un Ludacris au sommet ou encore le brillantissime Two Words avec Freeway, Mos Def et The Harlem Boys Choir) et on en vient réellement à manquer de qualificatifs pour faire part de notre émerveillement. Les collaborations s’avèrent également de premier choix avec outre les titres précédemment cités un Get ‘Em High de qualité sur lequel il convie la crème des conscious rappers de l’époque (Talib Kweli et Common) ainsi qu’un brillant Never Let Me DownJay-Z l’accompagne. Même le morceau final à rallonge (plus de 12 minutes) produit par Evidence (unique producteur extérieur à intervenir) séduit tout autant.

Au final un album des plus plaisants, musicalement très mature et qui séduira sans peine (à moins que vous ne soyez allergiques à la soul et à la voix de Kanye). Pour un premier disque il place la barre très haute et livre un des meilleurs albums de ce début de millénaire. Il prouve également qu’il est possible de prospérer dans le hip-hop en étant le plus personnel possible sans pour autant sombrer dans les clichés racailleux. Un pur moment de black-music.

18.5/20

Tracklist

# Title Music Sample(s) Length
1. « Intro » (West) 0:19
2. « We Don’t Care » (West/Vannelli)
  • Contains a sample of « I Just Wanna Stop » performed by The Jimmy Castor Bunch
3:59
3. « Graduation Day » (West)
  • Piano and vocals: John Legend
  • Violin: Miri Ben-Ari
1:22
4. « All Falls Down » (feat. Syleena Johnson) (West/Hill)
  • Guitar: Eric « E-Bass » Johnson
  • Acoustic Guitar: Ken Lewis
  • Contains an interpolation of « Mystery of Iniquity » performed by Lauryn Hill
3:43
5. « I’ll Fly Away » (Brumley)
  • Additional vocals: Tony Williams, Deray
  • Piano: Ervin « EP » Pope
1:09
6. « Spaceship » (feat. GLC, Consequence) (West/Williams/Harris/Mills/Gaye/Gordy/Greene)
  • Additional vocals: Tony Williams, John Legend
  • Contains a sample of « Distant Lover » performed by Marvin Gaye
5:24
7. « Jesus Walks » (West/Smith)
  • Additional vocals: John Legend
  • Violin: Miri Ben-Ari
3:13
8. « Never Let Me Down » (feat. Jay-Z, J. Ivy) (West/Carter/Richardson/Bolton/Kulick)
  • Background vocals: John Legend, Tracie Spencer
  • Keyboards: Ervin « EP » Pope
  • Guitar: Glenn Jefferey
  • Sample recreated and performed by Ken Lewis
  • Contains a sample of « Maybe It’s the Power of Love » performed by Blackjack
5:24
9. « Get ‘Em High » (feat. Talib Kweli, Common) (West/Greene/Lynn)
  • Additional vocals: Sumeke Rainey
4:49
10. « Workout Plan » (West)
  • Vocals: Candis Brown, Brandi Kuykenvall, Tiera Singleton
0:46
11. « The New Workout Plan » (West)
  • Additional vocals: John Legend, Sumeke Rainey
  • Talkbox: Bosko
  • Guitar: Eric « E-Bass » Johnson
  • Piano: Ervin « EP » Pope
  • Violin: Miri Ben-Ari
5:22
12. « Slow Jamz » (feat. Twista, Jamie Foxx) (West/Mitchell/Bacharach/David)
  • Additional vocals: Aisha Tyler
  • Keyboards: Ervin « EP » Pope
  • Guitar: Glen Jefferey
  • Contains a sample of « A House is Not a Home » performed by Luther Vandross
5:16
13. « Breathe In, Breathe Out » (feat. Ludacris) (West/Miller)
  • Violins: Miri Ben-Ari
4:06
14. « School Spirit Skit 1 » (West) 1:18
15. « School Spirit » (West/Franklin)
  • Additional vocals: Tony Williams
  • Contains a sample of « Spirit in the Dark » performed by Aretha Franklin
3:02
16. « School Spirit Skit 2 » (West)
  • Vocals: Deray
0:43
17. « Lil Jimmy Skit » (West)
  • Additional vocals by Tony Williams
  • Piano: Ervin « EP » Pope
0:53
18. « Two Words » (feat. Mos Def, Freeway, The Harlem Boys Choir) (West/Smith/Pridgen/Wilson/Wilson/Wilson)
  • Keyboards: Keith Slattery
  • Violins: Miri Ben-Ari
  • Contains a sample of « Peace And Love (Amani Na Mapenzi) – Movement III (Encounter) » performed by Mandrill
4:26
19. « Through the Wire » (West/Foster/Keane/Weil)
  • Contains a sample of « Through the Fire » performed by Chaka Khan
3:41
20. « Family Business » (West)
  • Additional vocals: Thomasina Atkins, Linda Petty, Beverly McCargo, Lavel Mena, Thai Jones, Kevin Shannon, Tarey Torae
  • Piano: Josh Zandman
  • Contains a sample from The Dells – Fonky Thang (Vocal sample)
  • Additional instrumentation: Ken Lewis
4:38
21. « Last Call » (West/Perretta)
  • Additional vocals: John Legend, Tony Williams, Ken Lewis
  • Piano: Ervin « EP » Pope
  • Guitar: Ken Lewis, Glenn Jefferey
  • Keyboard: Ken Lewis
  • Percussion: Ken Lewis
  • Contains a sample from « Mr. Rockefeller » by

Sortie: 19 Mai 2009
Label: Flipmode/ Universal Motown
Producteurs: DJ Scratch, Jelly Roll, Cool & Dre, Danja, Ty Fyffe, Ron Browz, Mr Porter, Needlz, The Neptunes, Dready Beats, King Karnov

Chronique d’une catastrophe annoncée. Voici comment on pourrait aisément qualifier la genèse de cet album à ranger parmi les calamités discographiques des temps modernes. Un petit flashback permet tout de même de mieux comprendre les circonstances de la conception de cet album. Rappelons-nous que l’ami Bus-A-Bus était signé chez Aftermath et que ce nouvel opus devait initialement être supervisé par Dr. Dre en personne. Problème le bon docteur est plutôt occupé pas son propre album Detox. Heureusement que ses fidèles assistants se démènent en coulisse pour livrer des productions à Busta. L’album, d’abord intitulé Before Hell Freezes All Over commence donc à prendre forme et, de l’avis même de son auteur, devrait être un retour aux sources. Rien que ça! On salive déjà d’impatience à l’idée de retrouver un Busta fou furieux de nouveau libre de faire étalage de cette fougue qui a toujours été sa marque de fabrique. Malheureusement ses déboires ne font que commencer. Outre des problèmes judiciaires récurrents, Bus-A-Bus ne semble pas vraiment être sur la même longueur d’onde que sa maison de disques. Alors que l’album est rebaptisé Blessed, lui annonce en interview qu’il s’appellera Back On My Bullshit (B.O.M.B. en abrégé, un titre par ailleurs suggéré par Pharrell Williams). On se doute alors que le torchon brûle entre les deux parties, mais qu’importe, la promo est lancée. On voit ainsi arriver deux premiers singles: We made It sur lequel s’invite les Linkin Park et la bastos Don’t Touch Me. Deux titres plutôt convaincants qui laissent augurer d’un album de qualité. Les titres suivants qui seront dévoiler viennent corroborer cette impression. On se dit alors que le retour de Busta Rhymes sera l’évènement de cette année 2008. C’est alors que vint le désastre. Busta Rhymes s’embrouille avec Jimmy Iovine, le patron d’Interscope et quitte précipitamment Aftermath, laissant au passage une bonne moitié de son album dans les tiroirs du label pour des problèmes de droits. S’il retrouve rapidement une terre d’asile, la major Universal Motown en l’occurrence, il voit ses titres être dispersés un peu partout. We Made It devient ainsi une iTunes bonus track, I Got Bass et Don’t Touch Me restent à l’état de vidéos et enfin G-Stro se retrouve sur la B.O. de Fast & Furious 4. Busta ne conserve qu’une infime partie de ses titres. Tout est donc à refaire, mais la promo étant déjà lancée, Universal Motown ne peut se permettre de traîner.  Il faut agir et vite. Solution: un Busta écrasant d’accessibilité et suivant totalement la tendance. C’est en tout cas la première impression que laisse le single Arab Money. Refrain entêtant passé à l’auto-tune (effet de mode oblige), vidéo racoleuse aux figurants « de luxe » douteux (dont Soulja Boy) et chorégraphie entrainante sont les ingrédients de ce morceau qui deviendra un hit mondialement connu et suscitera une flopée de remixes (déclinaisons?), relançant au passage la carrière de Ron Browz et assurant la notoriété de Bus-A-Bus chez les kikoolols. Bien sur ce titre lui vaudra une nuée de critiques sur la toile, mais en dépit de ces invectives il garde le cap et livre un autre single tout aussi controversé. Hustler’s Anthem ’09 marque le retour d’un Busta plus à l’aise avec ce sujet mais sa bonne volonté ne parvient pas à sauver ce morceau desservi par une production sans relief de Ty Fyffe et surtout par le refrain d’un T-Pain égal à lui-même. On est plus proches de l’imposture qu’autre chose là. Heureusement la résurrection viendra de l’excellent Respect My Conglomerate (un des rares titres de la première mouture de l’album que Bus a réussi à conserver), collaboration réussie avec un Jadakiss et un Lil Wayne comme on les aime. Cette infime lueur d’espoir est cependant obscurcie par un quatrième single des plus bouseux. Une calamité auditive portant fièrement le titre de World Go Round produit par un Jelly Roll à l’inspiration aussi abyssale que la fosse des Mariannes et qui voit intervenir Estelle, une enième tapineuse rue Pop Abêtissante qui épouse ici à merveille son rôle de sorcière des grands fonds.

Le sentiment d’insipidité (et disons le de dégoût) qu’a laissé le dernier single est encore plus que vivace ou moment où l’album sort enfin. Première lecture rapide des crédits et première déception. On avait espéré un legs de Jay Dee d’autant plus que Busta avait lui-même déclaré qu’« un album de Busta sans J Dilla n’est pas un album de Busta ». Remise dans le contexte et après écoute de l’album, cette phrase apparait comme une sombre prémonition. Entre une guest list qui tient plus d’entrées à choix multiples et une faiblesse instrumentale rédhibitoire, on peine à croire qu’on écoute l’album d’un MC qui a toujours su se renouveler et prendre favorablement tout le monde à contre-pied. Le fauve en furie n’est plus que l’ombre de lui-même, ses crocs ayant été remplacés par des dents de lait peu affutées et donc nettement moins tranchantes. Son précédent vaccin contre la rage s’avère tout aussi efficace et n’en déplaise à certains il n’a plus rien d’un lion depuis que sa fameuse crinière a été rasée.

C’est vous l’aurez donc compris très décevant. Rarement (jamais?) un album de Busta Rhymes aura été autant mal desservi en productions. On oscille entre le cotonneux, l’insipide et le passable. La palme d’or de la nullité revient à Jelly Roll auteur d’un Sugar alimentaire en plus du titre pré-cité. Ron Browz persiste à enfoncer l’album avec un Give Em What They Askin For franchement merdique (il aura au moins réussi à usiner un somnifère des plus efficaces) et même le vieux fidèle DJ Scratch se laisse contaminer par cette épidémie de médiocrité avec Imma Go & Get My… Ajoutons à cela We Miss You (électro-cardiogramme plat tout au long de la torture…pardon de l’écoute), We Want In titre terne où l’on voit apparaitre les vestiges du Flip Mode Squad (où sont passés Rampage et Rah-Digga?) et Ron-je-te-soule-Browz au refrain et Don’t Believe Em qu’Akon se charge de ruiner et on a fait le tour des déchets.

Heureusement Busta reste Busta et il nous le prouve dès que les productions suivent un minimum. L’excentrique et efficace Wheel Of Fortune est plutôt convaincant, tout comme Kill Dem, nouvelle combinaison à succès avec Pharrell Williams (secondé pour le coup par Tosh). C’est cependant le génial Decision qui marque irrémédiablement les esprits. Outre son casting de guests all-stars (Mary J. Blige, Jamie Foxx, John Legend & Common) ce morceau surprend par son originalité (les chanteurs font le refrain chacun leur tour) et constitue un des hauts faits du disque. Juste ce qu’il faut avec Respect My Conglomerate pour sauver le disque de la noyade. Il n’en demeure pas moins un album catastrophique de Busta Rhymes et sa pire sortie à ce jour. On ne peut qu’être pris de tristesse devant le spectacle pitoyable de ce rappeur d’exception englué dans la toile des intérêts économiques (on notera au passage que Bus-A-Bus parle souvent d’argent dans cet album) et autres désidératas des majors. Un projet qui n’honore absolument pas son auteur et le fait dangereusement glisser vers la voie de la wackitude. Gageons que Tyrone Smith puisse renaître de ses cendres au plus vite.

10/20

Tracklist:

# Title Producer Length
1. « Wheel of Fortune » DJ Scratch 3:24
2. « Give ‘Em What They Askin’ for » Ron Browz 3:24
3. « Respect My Conglomerate » (feat. Lil Wayne & Jadakiss) Focus… 3:34
4. « Shoot for the Moon » Danja 3:20
5. « Hustler’s Anthem ’09 » (feat. T-Pain) Ty Fyffe 4:29
6. « Kill Dem » (feat. Pharrell & Tosh) The Neptunes 3:48
7. « Arab Money » (feat. Ron Browz) Ron Browz 2:45
8. « I’m a Go and Get My… » (feat. Mike Epps) DJ Scratch 4:54
9. « We Want In » (feat. Ron Browz, Flipmode Squad: Spliff Star & Show Money) King Karnov 3:11
10. « We Miss You » (feat. Demarco & Jelly Roll) Needlz 5:02
11. « Sugar » (feat. Jelly Roll) Jelly Roll 4:05
12. « Don’t Believe Em » (feat. Akon & T.I.) Cool & Dre 3:49
13. « Decision » (feat. Jamie Foxx, Mary J. Blige, John Legend & Common) Mr. Porter 4:28
14. « World Go Round » (feat. Estelle) Jelly Roll 3:51